Capitaux, capiteux, capitons

[A l’initiative de Maxime, qui sur afedaut (son photoblog personnel et participatif) a lancé l’idée d’un marathon photo sur le thème des sept pêchés capitaux, je n’ai pu résisté à l’appel de l’émulation et de la créativité du format carré.

Pour aller un peu plus loin, j’ai proposé à mon ami Cyril, alias Cylklique, d’accompagner mes images d’une histoire originale.

Merci à eux.]

*Bonhomme vert* // Il regardait fixement le bitume hachuré du passage piéton qui s’enroulait sous ses pieds. Le visage suintant de cette bruine dégueulasse et étouffante, qui lui donnait encore un peu plus de raisons d’être de mauvaise humeur.

*Bonhomme rouge* // Encore quelques mètres à parcourir avant d’arriver sur le trottoir d’en face. Les moteurs des voitures ruminèrent un ton au dessus, mais, impassible, il ne pressa pas son pas. Il ralentit même légèrement, non sans une certaine perversion, histoire de jouir de ce petit pouvoir du piéton.

Dans la grisaille, le jour semblait avoir oublié de naître. L’essor du temps se nourrissait dans les yeux inquiétants des passagers de l’ombre dont les regards pleuraient un soleil effacé. Lui, les observait avec détachement, étranger à cette cohue dépressive, grommelant encore cette nuit sans sommeil à refaire le monde avec ses amis, discuter inlassablement des mêmes sujets et ne jamais trouver de points d’accord sur les raisons de vivre.

« Faut toujours qu’ils me fassent la morale… Pourquoi faudrait-il que je rentre dans leur rang pour être jugé comme un homme bien ? » s’exaspéra-t-il.

Il est un jouisseur assumé et les autres ne le comprennent pas, empêtrés dans leurs vertus, aveuglés peut-être par leur obsession de vouloir le faire rentrer dans le moule, sans se demander si son moule à lui, était simplement différent.

« En fait, ils m’envient ! » conclue-t-il.

Engoncé dans son manteau, il se laissait emporter par les vestiges d’ivresses que l’alcool disséminait encore dans ses veines. Dans sa tête, des réminiscences de discussions retentissaient dans un écho dérangeant :

– Colère : « Ce que tu peux être puéril franchement ! Tu crois toujours que tu sais tout mieux que tout le monde !… »

– Avarice : « Calme toi, Colère ! Rira bien qui rira le dernier. Economise ton énergie car qui veut voyager loin, ménage sa monture »

– Lui : « Wow, Avarice ! T’en as d’autres des comme ça ? T’as avalé un dictionnaire des proverbes ? » Se moqua-t-il avant d’avaler une gorgée de cognac qui déforma son visage dans une grimace de plaisir.

Gourmandise essaya de rétorquer quelque chose, mais sa bouche pleine de cookies n’expira que des miettes sonores qui finirent leur course sur le tapis.

-Luxure : « Je te reconnais quelques goûts pour la chair mon frère, et je me rappelle que tu es toujours le premier à m’accompagner dans mes délires nocturnes, mais, il y a le plaisir et l’inconscience, je regrette que parfois, tu sois si présomptueux, mais je t’aime quand même, tu le sais. »

-Lui : « Merci Luxure, je crois que tu es un peu barge parfois, mais tu m’amuses, c’est déjà ça. » Ils se regardèrent d’un regard complice remplit de leurs souvenirs.

– « Paresse ? Tu n’as rien à dire ? »

Paresse eut un spasme, puis se rendormit.

Il s’enfonça un peu plus dans le gros fauteuil en feutre rouge, croisant ses jambes sous un sourire malicieux. Dans la pénombre, on devinait ses yeux pétillants. Sa voix grave et moqueuse arracha un dernier souffle au silence qui régnait alors. On devinait qu’il les scrutait tous quand il dit :

« Ne m’appelle-t-on pas « le roi des vices » ? Vous pensez tous être plus à même que moi pour diriger ma vie, mais je suis la somme de vous tous, savez-vous ? Le plus grand des péchés, c’est celui de nous ignorer. Essayer de se persuader que nous ne sommes pas soumis les uns les autres, c’est une connerie monumentale ! Vous aimeriez tant être moi. Assumer vos faiblesses et les transformer en force comme je le fais. Tous recroquevillés dans vos idées préconçues, dans les valeurs que vous aimez tant défendre, vous jouissez de petits plaisirs qui cautionnent dramatiquement votre étroitesse d’esprit. Pécher oui, mais pas sur tout, mais pourquoi donc ? Pourquoi se limiter ? Suis-je si machiavélique et outrancier ? Suis-je devenu une personne infréquentable ayant perdu tout sens du convenable, de l’acceptable ? Ma foi, non ! Je surpasse tout ça, je suis l’air, l’univers, l’infini, sans bordures ni limites. Je suis la joie, la peine, l’amour et la vie. Je suis la liberté car elle n’existerait pas sans l’orgueil pour la défendre… »

Les autres pouffèrent d’un seul et même rire et le débat continua à la faveur de la nuit, jusqu’à ce que l’aube vint s’immiscer comme un argument de plus, un argument de trop.

En se rappelant cette dernière phrase, Orgueil remplit ses poumons d’une fierté non dissimulée.

Au bout de la rue, les immeubles, assombrit par un voile humide, semblaient se fondre dans le ciel en un camaïeu de gris, c’est vers eux qu’il se dirigeait, les pas muets, bâillonnés par les cris de la ville au réveil.

Il pénétra discrètement dans son appartement. Tout y était propre et bien rangé comme d’habitude. Il se déshabilla lentement, avant de s’enfoncer sous la couette dans laquelle il découvrit le corps nu et recroquevillé d’Envie. Il l’embrassa sur l’épaule avec gourmandise, désirant la réveiller pour lui faire l’amour, mais il se dit que ce ne serait pas raisonnable.

Raisonnable ?

[Cliquer sur les miniatures pour voir toutes les images de la série]

Comments

2 Responses to “Capitaux, capiteux, capitons”
  1. Fabien Mahaut dit :

    Belle idée et très réussie ! On ne peut d’adhérer. :)
    … et cette barbe coiffée des lunettes rondes.. TOP !

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